Daniel Girardin
Daniel Cherix
Philippe Krauer
L’imaginaire d’après zoologie
 
Par Daniel Girardin
Conservateur du Musée de l’Elysée
Il fait également référence à l’esprit des  planches de l’Encyclopédiste, dans la mesure où sa présentation se prête à une interprétation esthétique qui n’est jamais prise en défaut, faut-il le souligner. Car l’intérêt principal de ce projet, et partant son succès, ne réside pas uniquement dans cette relation étroite entre l’art et la science, mais bien dans la preuve administrée que le sens de la photographie, loin de résider dans le contenu même de l’image, se loge dans la culture et l’inconscient de celui qui la regarde.
L’insolite et improbable collusion d’animaux réunis par le biais des artifices crée un monde incongru et paradoxal, comparable en tous points à l’imaginaire des contes et des fables. L’univers fantasmagorique - parfois effrayant - passe ici du constat à l’allégorie, de la typologie à la poésie. C’est cette relation étroite entre l’art, la science et l’imaginaire qui met en abîme la fragilité acquise des certitudes, notamment celle supposée de la vérité des photographies. D’un musée imaginaire à l’autre, la photographie « naturalise », comme un génial taxidermiste, et redonne paradoxalement une forte apparence de vie à cet étrange cortège d’animaux figés dans leur artificielle plastique.
directe de l’utopie encyclopédique. La photographie a cette particularité formidable d’être susceptible d’usages multiples, et le XIXe siècle en a fait largement la preuve, découvrant peu à peu les limites de l’objectivité de la photographie au profit de la subjectivité du photographe. Il n’existe alors pratiquement plus de domaine dans lequel elle n’est mise à profit, des hôpitaux psychiatriques aux études sur le mouvement, des soirées spiritistes aux voyages dans les îles.
 
Le XXe siècle transforme l’image que l’on s’était fait d’un art de la simple reproduction. Artistes, ethnologues et philosophes vont montrer que la photographie, même si elle est la trace indéniable d’une réalité quelconque, reste d’une grande ambiguïté, et que cette propriété fait précisément sa richesse. Les surréalistes et les diverses avant-gardes des années 20 en quête de modernité rendront à la photographie ses lettres de noblesse en poussant de plus en plus loin les limites esthétiques d’un moyen d’expression désormais universel, largement popularisé par les magazines dans les années 30.
 
Le travail présenté ici fait référence à la tradition des sciences naturelles, en présentant des séries d’animaux dont le statut scientifique est indéniable.
La photographie a été conçue au XIXe siècle pour répondre aux besoins objectifs et aux fantasmes modernes de classification, de série ou de reproduction, même si paradoxalement les premiers résultats sur daguerréotype ont fourni des images uniques et difficilement reproductibles. La photographie n’est pas née ex nihilo ou par hasard. Elle a été tributaire dès son apparition d’une longue tradition occidentale de la représentation qui débuta à la Renaissance. Elle reprit à son compte notamment la vision perspectiviste et le point de vue, et sembla également combler les idéaux d’imitation de la nature. Ses qualités artistiques et scientifiques sont reconnues dès 1839, date à laquelle les Académies des Sciences et des Arts furent réunies exceptionnellement, et très symboli-quement, par le physicien français François Arago pour en marquer officiellement la naissance. Dans le contexte scientiste et positiviste de la seconde moitié du XIXe siècle, la photographie, reconnue pour ses exceptionnelles qualités de figuration du réel, fut utilisée à vaste échelle pour explorer le monde, de l’infime globule rouge aux lointaines planètes.
 
La photographie participe alors au grand projet d’appropriation symbolique du monde et des êtres, animaux, plantes et objets qui le peuplent, dans la filiation
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